La Maison du Docteur Edwardes (Alfred Hitchcock, 1945) đŸ‡«đŸ‡·

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January 11, 2022

« Raconte-moi tes rĂȘves, je te dirai qui tu es ! »  En voilĂ  un, en tout cas, qu’on ne sera pas prĂȘt d’oublier, tout droit sorti de l’imagination dĂ©lirante de celui qui prĂȘta au film ses talents de peintre surrĂ©aliste, ou plutĂŽt les « monnaya » devrait-on dire, accrochĂ© Ă  son surnom d’Avida Dollars en anagramme, j’ai nommĂ© Salvador DalĂ­ !

 Ce rĂȘve constitue la scĂšne clĂ© du film, Ă  partir de laquelle on comprendra mieux pourquoi, sur cette inquiĂ©tante affiche, un homme au visage cachĂ©, effondrĂ© dans les bras de son amante-dĂ©tective-psychanalyste, tient dans sa main un rasoir.

Hitchcock a donc intĂ©grĂ© Ă  la narration la fantaisie onirique extratemporelle que voici : un homme dĂ©coupe Ă  l’aide de ciseaux gĂ©ants des yeux vivants incrustĂ©s dans les tentures noires d’une salle de jeux, rappelant l’Ɠil tranchĂ© du court mĂ©trage de Buñuel, Un Chien andalou. Une nymphomane Ă  moitiĂ© nue s’approche des tables pour venir embrasser les joueurs. Un barbu (portrait crachĂ© de Freud !) est surpris en train de tricher avec de fausses cartes. On le ensuite voit chuter du haut d’un toit, poursuivi par le propriĂ©taire du tripot qui tient une roue rĂ©miniscente du tableau des montres molles de Dali.

Un rĂȘve ? Un cauchemar plutĂŽt, bourrĂ© de symboles dont l’interprĂ©tation interviendra dans une triple rĂ©solution : trouver le coupable d’un meurtre, guĂ©rir un patient et sauver une histoire d’amour.
C’est le songe d’un homme qui a perdu la raison. Tout au long du film, il flotte un air de folie, renforcĂ©e par la musique spectrale de MiklĂłs RĂłzsa qui utilisera le son envoĂ»tant du « theremine », cet Ă©trange instrument Ă©lectrique se jouant sans contact physique.

Le malaise s’installe dĂšs le gĂ©nĂ©rique oĂč un vent insane dĂ©pouille de leurs frĂȘles branches, des feuilles d’automne vacillantes. Hitchcock reprĂ©sente la phobie sous la forme de dĂ©tails obsessionnels filmĂ©s en gros plan, qui Ă  chaque apparition provoquent une crise chez le patient. Ce prĂ©tendu Dr Edwardes, nommĂ© nouveau directeur d’un asile psychiatrique, Ă©veille des soupçons quant Ă  son identitĂ© lorsqu’il dĂ©faillit Ă  la vue de sillons que trace Ă  la fourchette le Dr Constance Petersen sur une nappe blanche. Si l’on est rassurĂ© par la prĂ©sence d’Ingrid Bergman interprĂ©tant cette psychanalyste sĂ©rieuse Ă  lunettes, Gregory Peck dĂ©range par sa fragilitĂ© troublante. MĂȘme panique lorsque surgissent les rayures de la robe Ă©crue de cette derniĂšre (qu’il a bien fini par faire tomber !)
On le voit alors carrĂ©ment s’évanouir devant les barreaux d’un guichet de gare et tourner de l’Ɠil devant des traces de luge sur la neige.

Qui est donc cet homme qui porte sur son briquet les initiales de J.B ? Est-il vraiment l’auteur de l’ouvrage Le Labyrinthe du complexe de culpabilitĂ© empruntĂ© fĂ©brilement par Constance au cours de ses insomnies ? Est-il coupable du meurtre du vrai Dr Edwardes dont il aurait usurpĂ© l’identité ?
Il est taxĂ© de schizophrĂšne par un vieux psychiatre Ă  barbichette, jouĂ© par Michael Chekhov, neveu du dramaturge, qui fit la part belle Ă  l’Inconscient dans la vraie vie (en ayant recours, entre autres, Ă  des techniques de yoga dans son travail d’acteur). Dans le film, il est sauvĂ© 
par un verre de lait (contenant du bromure) alors que J.B., descendait en somnambule dans sa cuisine, le fameux rasoir Ă  la main. On voit alors la scĂšne du crime avortĂ© Ă  travers le verre bu par le malade, inondant l’image d’un blanc laiteux et emportant ce dernier dans un lourd sommeil sans rĂȘve.

Ce rasoir n’a en rĂ©alitĂ© tuĂ© personne. La vĂ©ritĂ© est enfouie dans le passĂ© du mystĂ©rieux J.B. qui en a verrouillĂ© les portes en devenant amnĂ©sique. C’est une femme tout aussi envoutĂ©e, au prĂ©nom symbolique de Constance, qui en dĂ©tient les clĂ©s et elle parviendra Ă  les ouvrir une Ă  une, avec les mĂ©thodes propres Ă  la psychanalyse. Cette enquĂȘte sur le divan aura pour fondement ce fameux rĂȘve, aussi « incohĂ©rent, confus et absurde » qu’il soit pour reprendre une des dĂ©finitions de Freud. L’image du barbu tombant du haut d’un toit conduit la psychanalyste Ă  emmener son patient sur le lieu du crime : une pente neigeuse dĂ©bouchant sur un ravin et les voilĂ  partis tous les deux dans une folle descente Ă  ski (scĂšne criante de trucages bons marchĂ©s, on a peine Ă  croire aux sapins verts et au faux vent dans les cheveux !).
L’image qu’on cherchait enfin surgit, qui se superpose aux traces de ski dans la neige : celles des grilles en fer d’un perron oĂč vient s’empaler un enfant poussĂ© par son frĂšre. En s’amusant, John Ballantyne avait bien tuĂ© son jeune frĂšre, masquant par l’amnĂ©sie son complexe de culpabilitĂ©.

AprĂšs un ultime coup de thĂ©Ăątre, histoire de nous mener en bateau, Hitchcock nous rĂ©vĂšle le vrai coupable qui se tire une balle, colorant en rouge sang le blanc et noir de l’image.

AprĂšs cette leçon de psychanalyse (pour les nuls), sauriez-vous interprĂ©ter la brĂšve apparition de Sir Alfred Hitchcock, ce camĂ©o oĂč on le voit sortir d’un ascenseur d’hĂŽtel, portant un Ă©tui de violon ?
Je vous souhaite d’aussi beaux rĂȘves que cette pĂ©pite de film noir Ă  l’affiche envoĂ»tante !

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