Les Tigres Volants (David Miller, 1942) đŸ‡«đŸ‡·

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November 20, 2021

Quel drĂŽle d’oiseau tombĂ© du ciel, embrase la nuit de cette merveilleuse affiche ? A voir ses dents acĂ©rĂ©es et son regard de tueur, on dirait un requin fondant sur sa proie, au milieu d’étranges crĂ©atures phosphorescentes peuplant les profondeurs abyssales. Mais le spectacle se joue dans l’air : cette apparente Ă©closion d’une anĂ©mone de mer est bel et bien une explosion irradiant le ciel sans Ă©toile. Nous sommes en pleine DeuxiĂšme Guerre Mondiale et un avion de chasse, aussi rutilant que celui du cĂ©lĂšbre « Baron Rouge » (as des as de l’ArmĂ©e de l’air allemande pendant la PremiĂšre Guerre) est en train de plonger en piquĂ©, Ă  l’affĂ»t de pilotes japonais. Pas vraiment discret vous l’admettrez, en matiĂšre de camouflage mais volontairement conçu pour intimider l’ennemi. Et puisque ce dernier, peuple maritime et insulaire, craignait supposĂ©ment les requins, on avait en plus affublĂ© ce nez d’avion d’une mĂąchoire de requin. 

Le « Nose Art » fleurissait Ă  cette Ă©poque, prĂ©cisĂ©ment sur le nez des avions de chasse afin de divertir ceux qui restaient au sol. Tigres, dragons, personnages de Disney – Hello Kitty n’existait pas encore !, personnalisaient alors bon nombre de ces chasseurs. Certains pilotes s’enhardissaient Ă  dĂ©corer ce museau phallique d’une emblĂ©matique pin-up, appelant au repos mĂ©ritĂ© du guerrier et accompagnant symboliquement celui-ci dans ses missions les plus risquĂ©es. 

Forme d’art pour le moins efficace si l’on en juge par son pouvoir exterminateur sur l’avion japonais littĂ©ralement « dĂ©zingué » dans le coin gauche de l’affiche, il fallait aussi Ă  ces avions des pilotes hors pair. BaptisĂ©s « Tigres Volants » (et non « Requins Volants » !), cette escadrille de pilotes amĂ©ricains est composĂ©e d’« hommes forts et courageux, affrontant la mort en plein vol » comme il est Ă©crit tout en haut, Ă  la maniĂšre d’une Ă©pitaphe, en majuscules blanches sur fond noir. Il ne s’agit donc pas d’un Ă©niĂšme film de Kung Fu, comme le titre m’avait fait croire, mais d’un film de guerre, sorti en 1942 afin de glorifier le patriotisme et le sens du sacrifice de ces lĂ©gendaires dompteurs de Curtis P-40. 

Les premiĂšres secondes du film nous dĂ©voilent le visage de Chiang Kai-Shek en filigrane derriĂšre un dĂ©filĂ© de caractĂšres chinois. Il s’agit de sa dĂ©claration rendant hommage au « courage et aux victoires » des bien nommĂ©s « Tigres Volants ». Alors que la Chine Ă©tait envahie par l’ennemi japonais (qui la dĂ©passait en nombre), le GĂ©nĂ©ralissime fit appel Ă  cette escadrille de mercenaires dits « volontaires » avant que l’ArmĂ©e de l’air amĂ©ricaine ne vienne prendre officiellement le relais. Ces as de l’aviation sont bien souvent, dans l’histoire et dans le film, de vĂ©ritables « tĂȘtes brĂ»lĂ©es », dont la cupiditĂ© et la soif d’exploits rendent leurs mĂ©thodes peu orthodoxes. Seul un cowboy sans peur et sans reproche, incarnĂ© ici par John Wayne, alias Jim Gordon (qui n’avait jamais fait la guerre !) est capable d’en assurer le commandement. 

D’autres combats cependant, menĂ©s sur terre, complexifient sa mission. Car, sous sa carapace d’invincible hĂ©ros, il y a un cƓur d’homme qui bat. Ses sentiments vont ĂȘtre mis Ă  l’épreuve par l’arrivĂ©e d’un Tigre aussi vaillant que sĂ©duisant – j’ai nommĂ© l’acteur John Carroll qui va, vous l’aurez devinĂ©, tenter de lui ravir sa belle, infirmiĂšre modĂšle de profession. Pour couronner le tout, cet intrus causera indirectement la mort d’un homme (Hap dans le film, qui avait dĂ©sobĂ©i aux ordres en s’envolant une fois de trop), en invitant cette derniĂšre Ă  un rendez-vous galant. « J’espĂšre que vous aurez passĂ© un bon moment », commentera Capt Gordon, car « Hap a payĂ© l’addition ». Sera-t-il pardonnĂ© par le magnanime Capitaine ? Amour, amitiĂ©, trahison, courage, lĂąchetĂ© et loyautĂ©, tissent la trame de la petite histoire, mettant Ă  jour les forces et faiblesses de ces « hĂ©ros ». Les Tigres Volants ne se limite donc pas au simple film de guerre. 

Il se teinte mĂȘme d’humour parfois, quand les blagues au sol fusent et rĂ©ussissent Ă  faire remonter le moral des troupes. On retiendra le rire du restaurateur chinois qui, hilare, fait passer des plats chinois pour des spĂ©cialitĂ©s amĂ©ricaines. Ou la rĂ©ponse du Capitaine Gordon Ă  son mĂ©canicien qui s’inquiĂšte des trous dans le fuselage de son avion : « des termites ! ». 

Quid des Japonais ? Sans tomber dans le manichĂ©isme, le film les reprĂ©sente comme de courageux mais cruels soldats (capables de tirer sur un parachutiste en plein vol !). Leurs visages en gros plans sont impitoyablement montrĂ©s Ă©claboussĂ©s de sang Ă  chaque tir de combat, un sang d’autant glaçant qu’il paraĂźt noir (Ă  cause du noir et blanc). ƒil pour Ɠil, dent pour dent, les Tigres Volants leur font payer les massacres commis sur les familles et la horde d’orphelins qui s’ensuit. Loin de me rĂ©jouir de ces scĂšnes peu ragoutantes, j’ai apprĂ©ciĂ© les acrobaties aĂ©riennes de ces rois de la voltige, sans pour autant m’inscrire Ă  un baptĂȘme de l’air !  

S’il existe d’autres endroits et moyens « d’atteindre le septiĂšme ciel », je vous conseille nĂ©anmoins vivement l’achat de cette affiche qui vous fera, Ă  coup sĂ»r, rugir de plaisir !

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