Courrier de Chine (Ray Enright, 1936) đŸ‡«đŸ‡·

China Clipper | www.vintoz.com

October 01, 2021

On se souvient tous de cette « drÎle de petite voix » demandant à un aviateur, tombé en panne dans le désert : 

  • S’il vous plaĂźt
dessine-moi un mouton !

 Comme il n’y arrivait pas (prĂ©occupĂ© davantage par ses problĂšmes mĂ©caniques que de vĂ©ritĂ© artistique !), il finit par dessiner une vulgaire caisse oĂč dormait le mouton
 C’est un peu ce que fit Luigi Martinati quand on lui demanda de rĂ©aliser cette affiche, laissant libre cours Ă  son imagination quant Ă  la vraisemblance historique.

A voir ce gros avion vert olive dĂ©chirant le ciel rougeoyant de fumĂ©es et de flammes, on croirait Ă  la peinture d’un film de guerre. Historiquement parlant, l’affiche pourrait se situer bien dans les annĂ©es troubles du « Massacre de Shanghaï » (1927) oĂč des hommes maculĂ©s de sang, torse nu et crĂąne nattĂ©, tiennent tĂȘte Ă  leurs ennemis armĂ©s et coiffĂ©s de chapeaux en bambou. A moins qu’elle ne se rĂ©fĂšre Ă  la toute fin de la « Longue Marche » oĂč l’ArmĂ©e Rouge, Ă  bout de force, rĂ©siste encore au Kuomintang. Le titre italien du film, Ali Sulla Cina (littĂ©ralement « Ailes sur la Chine ») est Ă©crit en police sinisĂ©e blanche sur des banderoles bleues, Ă  la maniĂšre de slogans politiques. Mais les ailes de cet avion ne survoleront, dans le film, que des territoires relativement en paix – et principalement des ocĂ©ans.  Dans Courrier de Chine, il est bien question d’avions mais vous ne trouvez aucune goutte de sang.

A la limite d’un film publicitaire pour la fameuse compagnie Pan Am, le film de Ray Enright retrace l’histoire de ses hydravions Ă  coque (ou « China Clipper ») qui inaugurĂšrent, en 1935, le premier service postal aĂ©rien transpacifique. PhilatĂ©listes, Ă  vos Ă©crans ! Combien d’entre vous conservent encore religieusement les lettres ou cartes postales venues de l’autre cĂŽtĂ© de l’ocĂ©an, estampillĂ©es en travers d’un magique « par avion » ? Suis-je encore la seule, quand je monte Ă  bord, Ă  choisir le cĂŽtĂ© hublot afin de cĂŽtoyer les nues et m’abandonner au dĂ©chiffrage de paysages jamais foulĂ©s ? Comme j’aime ces atterrissages rĂ©ussis oĂč l’on applaudit encore le pilote ! Mais comment continuer Ă  rĂȘver aujourd’hui quand on sait qu’à chaque seconde, un avion dĂ©colle et un autre atterrit ? Dans la pĂ©riode de l’entre-deux-guerres, l’aviation fascine. Les vols relĂšvent souvent d’une Ă©popĂ©e et les pilotes (qui ont, pour beaucoup, combattu pendant la PremiĂšre Guerre) s’apparentent Ă  de vĂ©ritables hĂ©ros. On suit avec aviditĂ© les exploits de BlĂ©riot, Mermoz, St ExupĂ©ry (qui ne faisait pas que dessiner des moutons !) et bien sĂ»r Lindbergh rĂ©alisant en solitaire et sans escale, la premiĂšre traversĂ©e de l’Atlantique en 1927.

Le film commence par le retour en fanfare de ce dernier Ă  New York, au milieu des clameurs de la foule. Parmi elle, un autre pilote, Dave Logan, tout aussi euphorique d’avoir retrouvĂ© sa femme Jean (la pĂ©tillante Beverly Roberts pendue au cou du charismatique Pat O’Brien) et non moins fou, prĂ©pare lui aussi une nouvelle traversĂ©e. TaxĂ© de doux rĂȘveur et de sympathique visionnaire, il ne renonce pas Ă  son ambition de relier Key West en Floride Ă  La Havane. Dad est un des seuls Ă  croire en lui et gribouille sur un coin de nappe un croquis de l’avion postal qui y parviendra la mĂȘme annĂ©e. C’est l’inventeur du « China Clipper » (en hommage aux Ă©lĂ©gants clippers d’antan qui empruntaient la route du thĂ© et du coton). Ce « bateau flottant » offre l’avantage de pouvoir se poser n’importe oĂč sur l’eau, sans besoin d’aĂ©roport. Un autre casse-cou, Hap (le jeune Humphrey Bogart) rejoint alors l’aventure, coĂ»te que coĂ»te malgrĂ© la rĂ©ponse peu rassurante de Dave Ă  sa question : 

  • Qu’est-ce que je dois faire si l’avion perd ses ailes ?
  • Tu prendras le train, idiot !

Plus tard licenciĂ©, Hap prendra sa revanche sur Dave en le gratifiant d’un magnifique direct. De la part aussi de toute l’équipe surmenĂ©e (et de sa femme injustement malmenĂ©e ?) qui devait subir en plus, ses colĂšres et invectives, corollaire de ce succĂšs grandissant. Dad en mourra, dans l’histoire et littĂ©ralement sur le tournage. Fort de cette premiĂšre victoire, Dave poursuit son rĂȘve en Ă©largissant la boucle Ă  l’AmĂ©rique latine. Je suis heureuse d’avoir enfin dĂ©collĂ© et j’admire les paysages survolĂ©s, du fleuve Amazone Ă  la CordillĂšre des Andes, en passant par le port de Buenos Aires et celui de Santiago. Les unes de journaux s’emparent de ses conquĂȘtes mais Dave n’a pas l’intention « d’arrĂȘter les roues du ProgrĂšs ». 

La tension est Ă  son comble lorsqu’il s’agit de relier San Francisco Ă  Macao. Les trente derniĂšres minutes du film se passent entre terre et ciel dans un va et vient d’appels radios (qui deviendront les paroles lancinantes d’une chanson, Zilch de The Monkeys), « Alameda calling China Clipper/China Clipper calling Alameda ». Le « bateau flottant » a un peu de mal Ă  soulever sa panse au dĂ©collage, l’obligeant Ă  voler dangereusement sous le pont de Bay Bridge, ce que Ray Enright a (volontairement ?) omis de filmer. Il se pose ensuite sans problĂšme d’üle en Ăźle (HawaĂŻ, Midway, West Island, Wake et Guam) jusqu’à devoir affronter un typhon Ă  Manille. C’est la course contre la montre et Hap aux commandes parviendra, coĂ»te que coĂ»te Ă  rejoindre Macao. Il n’oubliera pas la carte postale en arrivant, encore tout tremblant : « Cher Dave, j’ai passĂ© une journĂ©e formidable. Dommage que tu n’aies pas Ă©tĂ© là  ». Fallait-il Ă  Dave cet ultime exploit pour grandir ? 

Combien de rĂȘves des plus fous ont-ils Ă©tĂ© imaginĂ©s par de grands enfants ? N’oubliez pas que « Toutes les grandes personnes ont d’abord Ă©tĂ© des enfants, mais peu d’entres elles s’en souviennent ». Retrouvez alors la part d’enfant qui est en vous et laissez-vous aller Ă  vos rĂȘves d’aviateur en achetant cette affiche. Saint ExupĂ©ry l’aurait lui aussi sans doute apprĂ©ciĂ©e


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